Dossier maritime n°7

Avec l’appui de professionnels, d’universitaires et de chercheurs, le CCSTI/Maison de la Mer a développé une rubrique éditoriale qui témoigne de l’actualité du secteur des pêches maritimes. Les dossiers maritimes, publiés plusieurs fois dans l’année, sont illustrés et accompagnés de témoignages.

Pêche dans les grands fonds : l'écologie contre la pêche responsable ?

Grands fonds : la définition

La notion de grands fonds recouvre deux réalités. Les abysses désignent les fonds de plus de 2 000 mètres qui représentent 80 % de la surface océanique du globe. Ils sont souvent constitués de grandes plaines s'étageant entre 3 et 6 000 mètres sur lesquelles plusieurs puissances mondiales convoitent des minerais.
Les « grands fonds » des pêcheurs sont situés entre les plateaux continentaux et les abysses, dans des plaines et des pentes situées entre 500 et 1 500 mètres.
Là, vivent des espèces à croissance lente et à la reproduction tardive, à la durée de vie beaucoup plus longue que celle des poissons du plateau continental, plusieurs décennies, voire 120 ans pour une espèce. Cette lenteur s'explique notamment par le caractère limité des ressources alimentaires dans un environnement sans lumière, conditions qui ont généré un métabolisme particulier et une maturité sexuelle tardive.
Un règlement européen du 16 décembre 2002 a fixé la liste des espèces de grands fonds, dont voici les principales : sabre noir, béryx, squales divers, grenadier de roche, empereur, lingue bleue, mostelle, dorade rose, sébaste, chimère et certaines raies. Dans une étude publiée en juillet 2011, le port de Lorient cite, en ce qui concerne l'Atlantique Nord, ces espèces : grenadier de roche, sabre noir, requin siki, empereur, flétan noir, brosme, lingues franche et bleue, physis. La pêche française cible principalement le grenadier de roche, le sabre noir et les lingues qu'elle capture sur des fonds de 500 mètres et plus.
Certaines espèces citées ne sont pas considérées comme de grands fonds par tous les observateurs. Il existe en effet une ambiguïté dans la définition, montrant que la réalité ne se plie pas facilement à un classement catégoriel. La sébaste se pêche à 500 mètres au maximum, le brosme entre 100 et 1 000 mètres, l'empereur, de 200 à plus de 1 000 mètres tandis que le grenadier de roche évolue entre 400 et 2 000 mètres. Plusieurs espèces sont présentes à la fois sur la partie basse des plateaux continentaux et sur les grands fonds.


A l'origine, une pêcherie de substitution

Plusieurs pays pratiquent la pêche dans les grands fonds. C'est le cas de la Nouvelle-Zélande depuis les années 60, avec une production qui représenterait le tiers des prises mondiales dans cette catégorie. Le Japon et la Russie sont aussi très impliqués. Ces trois pays pêcheraient 57 % du total des captures mondiales.
En Europe de l'Ouest, les zones de pêche s'étendent du nord de l'Écosse aux parages de la péninsule ibérique. Plusieurs armateurs Boulonnais et Lorientais pour compenser la diminution de la production de merlu et lieu noir vont armer certains de leurs chalutiers à la pêche sur les grands fonds à la fin des années 80. Pratiquée à une telle profondeur, la technique du chalutage est plus éprouvante pour le matériel. Elle est aussi plus rude pour les pêcheurs qui ont du se former et s’habituer à des zones inconnues et plus difficiles d’accès. La flotte française engagée compte aujourd'hui une quinzaine de bateaux de Lorient, Concarneau et Boulogne-sur-Mer. Cette diversification a assuré la survie d’un secteur économique, pêche, mareyage, d'autant plus que ces poissons doivent nécessairement être filetés avant d’être vendus. Ces espèces représentent 3 % des débarquements nationaux, mais 26 % des arrivages à la criée de Lorient.

Le grenadier, une des espèces des grands fonds.


 

La nécessité de quotas

Les espèces marines de grands fonds n'étaient pas soumises à quotas de pêche jusque dans les années 90. La dégradation notoire de plusieurs populations de poissons et des rendements a imposé une prise de conscience des risques de surexploitation qui a conduit l'Europe à instituer en 2003 des quotas et un encadrement du nombre de navires par un régime de licences. Les connaissances scientifiques étant alors limitées, le principe de précaution a été appliqué.
Ce plan s'est traduit par une forte réduction de l'effort de pêche et du nombre de navires. Ainsi, en trois ans, les prises de grenadier à l'ouest de la Grande Bretagne sont passées de 13 000 à 5 000 tonnes.
Les quotas de 2011 étaient pour le grenadier de 8 300 tonnes, dont 3 300 pour l'Espagne et 2 570 pour la France, pour la lingue bleue de 2 600 tonnes dont 830 pour l'Espagne et 1 340 pour la France, pour la lingue de 11 200 tonnes, dont 4 600 tonnes pour la Grande-Bretagne, 2 150 pour l'Espagne et 2 450 pour la France, et pour le sabre noir de 9 100 tonnes dont 1 760 pour la France.
Les années 2000 sont donc marquées par une réduction de l'activité et par une application rigoureuse par les armateurs et les pêcheurs des outils de gestion de la ressource : quotas, licences, zones de pêche… Ce constat est vrai pour les zones gérées par l'Europe, en-deçà de la limite des 200 milles mais les espèces visées ne connaissant pas de frontière, elles sont la cible de pêches illégales, fréquemment dénoncées. Elles sont difficilement surveillées et contrôlées, et très rarement sanctionnées.

La pêche au nourd-ouest de l'Ecosse - Photo : Scapêche



Les enjeux du conflit

Ne sont pas d’accord quant aux pêches sur les grands fonds, la Commission européenne, des ONG écologistes et les pêcheurs. En raison du constat d'une sur-exploitation passée, l'Europe est tentée de réduire de manière drastique cette pêche. C'est dans ce sens que sont réduits les quotas de ces espèces en 2011 et qu’ils pourraient être encore réduits en 2012. Se fait jour l'option d'une interdiction du chalutage dès 2013 et particulièrement celui sur les grands fonds, ce que réclament plusieurs ONG qui agissent en traitant les pêcheurs comme des « ennemis » et non pas comme des « travailleurs » sans qui il n’y aurait plus de poissons débarqués dans les ports français.
Les pêcheurs répliquent en présentant des éléments concrets sur leurs pratiques actuelles qu'ils complètent avec des données issues des recherches scientifiques françaises. Ils ont, en effet, mis en mémoire l'historique de 33 000 traits de chaluts profonds. Leurs éléments montrent que, sur la base de leurs pratiques actuelles, la pêche est conduite de manière responsable et durable, sans nuire à l'environnement, avec des rendements qui montrent le bon état des stocks. Les armements et les pêcheurs espèrent pouvoir convaincre la Commission européenne si celle-ci s'en tient à des critères strictement scientifiques.


Un combat de lobbys

C’est un vrai combat que veulent livrer plusieurs individus et associations. L'association Bloom a mené en mai 2011 une campagne en direction de la restauration scolaire pour inciter les gestionnaires (y compris ceux de Lorient) à ne plus acheter de poissons des grands fonds. Greenpeace multiplie les actions « coup de poing » contre les pêcheurs. En octobre et novembre 2011, le navire de l'association, Arctic Sunrise, a attaqué trois chalutiers bretons, Roselend, Jean-Claude-Coulon et Pierre-Jacques-Matigny, alors qu'ils étaient en pêche, donc peu manœuvrants. Les militants cernent les navires avec des cordages, des perches et des canots, le temps de prendre des photos dans des situations risquées pour eux-mêmes. Les pêcheurs se gardent de céder à des provocations qui seraient rapidement exploitées dans les médias. Les ONG mènent aussi, de temps à autre, des actions à l'entrée d'hypermarchés, diffusant des informations partielles et exagérées.
Une contre-mobilisation est conduite par des scientifiques, les organisations professionnelles de la pêche française et leurs soutiens politiques, en général les élus des régions maritimes. C'est le cas en Bretagne avec le conseil régional et la communauté d'agglomération de Lorient. Ce port a même désigné un lobbyiste, Nicolas Teisseire, qui est chargé d'intervenir auprès de la DG Mare (direction de la mer) à Bruxelles et de décrypter le discours des écologistes. Parallèlement, Audelor, l'agence de développement économique de Lorient, lance deux études, l'une sur les conséquences d'un éventuel arrêt de la pêche sur les grands fonds, l'autre sur le fonctionnement et le financement des ONG environnementalistes.

 

 

 

 

Chalutier de la Scapêche.
- Photo : Scapêche

 

 

 

 

Témoignages

Armement Scapêche : des pratiques bien encadrées

Scapêche est l'un des principaux armements français armant des chalutiers pour pêcher sur les grands fonds, deux chalutiers de 46 mètres, trois de 33 mètres et un de 38 mètres. Les pratiques à bord sont labellisées « pêche responsable ». Son conseiller en technologie des pêches, François Théret, explique comment s'organise la pêche sur ces fonds situés entre 500 et 1 200 mètres à l'ouest de l'Écosse, pour capturer principalement le grenadier, le sabre noir et la lingue bleue.
« Soumis à des quotas très limitateurs, nous fixons à chaque bateau un tonnage par marée de 9 jours. Le navire commence sa campagne sur les grands fonds et, dès ce tonnage atteint, remonte sur les fonds de 2 à 400 mètres pour cibler des espèces comme le merlu, le lieu noir et la lotte. Cette organisation vise, pour des raisons commerciales, à étaler la consommation de nos droits sur toute l'année. Les quotas sont malheureusement en baisse alors que nos patrons et les scientifiques constatent que les rendements sont en nette augmentation, notamment pour la lingue et le sabre ».
« Les ONG qui nous accusent se basent sur la situation d'il y a une dizaine d'années, avant l'instauration d'une réglementation. Elles ne veulent pas en démordre. Aujourd'hui, l'accès à certaines zones est limité ou interdit. Nous ne fréquentons pas des zones comme celles des coraux, où se trouve aussi l'empereur, espèce désormais interdite. Nous ne travaillons que sur des fonds sédimentaires et nous n'allons plus dans les zones très au large ». Les prises accessoires ne représentent que 25 % des captures, composée à 90 % de mulet noir, poisson difficile à valoriser, car composé essentiellement d'eau.
« Nous craignons aussi l'interdiction du chalutage sur ces fonds. Certains pays européens ont testé la palangre, mais les résultats sont très variables selon les espèces et la faisabilité technique reste aléatoire ».
« On nous a reproché de consommer trop de carburant, 45 % du chiffre d'affaires, mais, en réalité, c'est 20 %. L'ouverture de nos chaluts aurait la taille d'un terrain de football, faux encore. Elle ne dépasse pas celle d'un terrain de volley-ball. Leur impact sur le fond est très faible : les diabolos, éléments situés à l'avant du chalut, apportent chacun un impact de 2,75 kg sur le fond, c'est-à-dire moins que le pied d'un enfant sur une plage ».



Pêcheurs lorientais : le refus de la violence

Président du comité local des pêches de Lorient, Olivier Le Nézet dénonce les actions de Greenpeace contre les chalutiers bretons.
« On ne peut pas défendre l'environnement par le recours à la violence. Ces associations ne sont pas transparentes et l'on ne sait pas qui les finance. Veut-on arrêter la Scapêche au profit de grandes structures extra-communautaires ? Nous dénonçons aussi l'association Bloom qui fait en permanence le procès de Scapêche. Heureusement, toutes les ONG n'ont pas cette position.
En face, nous avons la pêcherie la plus encadrée d'Europe, avec des bateaux qui s'interdisent de fréquenter 95 % de la zone concernée. Il y a dix ans, l'exploitation était il est vrai irraisonnée et les Français ont alors dit qu'il fallait l'encadrer. Aujourd'hui, l'organisation de cette pêcherie est l'une des réussites de la politique commune des pêches ».

 

 

 

 

 

Ifremer : une étude sur les stocks

Le travail de l'institut scientifique Ifremer sur les grands fonds s'effectue dans le cadre d'un partenariat avec les armements français, ce qui conduit à parler de co-expertise. C'est ce modèle que la pêche française met en avant au niveau européen comme étant le plus adapté à la bonne gestion d'une pêcherie.
Les scientifiques constatent la réduction de l'effort de pêche et le repli sur des zones limitées, avec des stratégies alternant les fonds normaux et les grands fonds dans la même journée, sujet qui fait actuellement l’objet de recherches scientifiques très ciblées. Le stock de grenadier serait bas mais avec des signes de régénération. Celui de sabre noir serait stable tandis que ceux de la lingue et la lingue bleue seraient en reprise. De fait, les chercheurs n'ont pas encore suffisamment de recul historique. Les bons rendements des pêches dans un contexte de limitation sont aussi un indicateur de bonne santé des stocks.

 

 

 

 


Extrait du site internet du port de pêche de Keroman

 

 

 

 

Une critique sans fondement : « une aberration écologique, économique et sociale »

L’association Bloom, dirigée par Claire Nouvian, est l'une des plus hostiles aux pêcheurs. Dans une de ses notes, elle dénonce « l'opacité des activités de pêche profonde en France et de la difficulté d'accès à l'information ». En réalité, les informations sont abondantes et d'accès très facile.
Pour Bloom, cette pêche serait structurellement déficitaire. « Les subventions prolongent temporairement une activité dont l'effet sur la biodiversité et le milieu marin est dévastateur, comme le rappelle de façon récurrente et bien souvent impuissante la communauté scientifique... La pêche en eaux profondes est une aberration écologique, économique et sociale et le chalutage profond un non-sens historique qui peine à prendre fin d'une façon inversement proportionnelle à la charge d'arguments qui pèsent contre lui ». En fait, les subventions sont accordées lors de la construction et l’équipement des navires et pas du tout pour leur fonctionnement.


Greenpeace : spectacle et dramatisation

Outre ses actions en mer, Greenpeace ne néglige pas le front des idées, avec un rapport présenté en octobre 2011 sous l'intitulé : « Jusqu'au dernier poisson ? Le modèle absurde du chalutage en eau profonde ». L'argument principal est que cette pêche ne constitue pas « un modèle durable ».
« Les stocks actuellement travaillés sur l'Atlantique Nord-Est sont pleinement exploités ou surexploités selon le Conseil International d'Exploitation de la Mer ». Greenpeace met en avant plusieurs arguments : surcapacité de la flotte européenne, pratiques destructrices (des stocks de poisson, des coraux), consommation élevée de carburant, pertes économiques récurrentes malgré les subventions, faible part du marché du poisson, faible impact sur l'emploi. D'où la demande d'un arrêt des aides financières et leur redéploiement sur « le secteur de la pêche confortant le maintien des pêcheries artisanales durables, employant des techniques sélectives et respectant le rythme de reproduction des espèces ».
Greenpeace demande donc sur le long terme l'interdiction du chalutage profond et un arrêt immédiat sauf dans les zones où des mesures de protection efficaces seraient pleinement mises en œuvre.
Le rapport utilise des titres dignes de la presse à sensation, comme « Aux origines du crime », « Le Crime caché », « Le Crime profite-t-il ? ».

 

 

 

 

 

 

Extrait du rapport de Greenpeace SOS océans : Immersion - n°2 - Automne 2011

 

 

 

 



 

En conclusion : La pêche, une industrie et des emplois à défendre

Les pêcheurs travaillent sous le contrôle des scientifiques, des organismes professionnels et peuvent présenter des données concrètes. Ils savent qu’ils doivent jouer la transparence.
L'enjeu est le maintien des entreprises qui induisent des milliers d'emplois. Pour qu'elles soient viables, les instances européennes ne doivent pas se laisser assourdir et tromper par des argumentations qui rappellent celles utilisées pour la défense des « bébés phoques ».
On constate que, pour continuer à exister, les pêcheurs doivent pratiquement se battre contre l'Europe. A ce niveau politique, les ONG sont mieux écoutées que les représentants élus des populations. Ce poids ne dépend pas de leur nombre d'adhérents, mais de leur capacité à utiliser les médias. Le terme « manipuler » n'est pas de mise car les grands médias sont demandeurs de cocktails associant la dénonciation, les arguments simplistes, brefs, dogmatiques et les effets de spectacle. En face, les pêcheurs ne peuvent répliquer que par des explications nettement plus longues, difficiles à « formater » pour la diffusion. Aujourd'hui, il est plus facile de propager une mauvaise nouvelle que de montrer les résultats d'efforts quand ils sont positifs.
Il existe aussi un enjeu autour de l'information car les consommateurs, surtout les jeunes, sont très réceptifs aux messages de dramatisation, surtout quand ils sont accompagnés d'images spectaculaires et qu’il s’agit d’environnement.
Les campagnes écologiques vont dire que telle espèce est menacée. Mais dans la réalité, elle n'est peut-être pas menacée partout. Cette nuance n'intéresse pas ces ONG qui préfèrent l’amalgame. Si l'on suppose, avec de bons arguments, que les pêcheurs français progressent dans le sens de la responsabilité, on constate que Greenpeace ne s’intéresse pas aux réalités de leurs efforts et les attaque comme s'il s'agissait de pirates.
La pêche française a beaucoup évolué ces dernières années dans une logique environnementale. La pression environnementaliste ne cesse d'augmenter et atteint un niveau où la survie des armements est en jeu.
Dans le même temps, l'Europe demande à ses pêcheurs d'être « vertueux », donc de supporter des contraintes au niveau de la capture, tout en étant compétitifs sur un marché aujourd’hui international et non protégé, ouvert à des produits pêchés sans contraintes. Sans le soutien des élus politiques nationaux et locaux, le pari ne peut pas être gagné.






Chalutier Scapêche qui pratique la pêche de grand fond - Photo : Scapêche


 




Textes et photos de Jacques Le Meur pour le CCSTI/Maison de la Mer (Janvier 2012).